Interview

Aziz Senni

Entrepreneur à impact, président de l’association Quartiers des Affaires et fondateur du Forum économique des banlieues

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Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Quel est votre parcours académique puis professionnel ? 

Je suis Aziz Senni, 48 ans, originaire de Mantes-la-Jolie, plus précisément du quartier du Val-Fourré où j’ai grandi.
Sur le plan académique, j’ai obtenu un baccalauréat économique, suivi d’un BTS en transport et logistique, une certification HEC Entrepreneur et un master de l’ESSEC. Mon mémoire à l’ESSEC était dirigé par Thierry Sibieude, une rencontre qui a marqué mon parcours.
Côté professionnel, j’ai un parcours d’entrepreneur à impact. J’ai créé ma première entreprise à l’âge de 23 ans dans mon quartier : une société de transport de personnes à la demande, qui a été l’un des pionniers de l’offre alternative au taxi, un précurseur de ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’UberPool.

Je suis un produit de l’Adie, qui m’a accompagné dans mes débuts en me fournissant conseil, financement et outils, notamment une bourse de matériel et un parrainage. Cette collaboration m’a permis de devenir représentant des clients de l’Adie au sein de son conseil d’administration, à l’époque de Maria Nowak.

Depuis, j’ai créé plusieurs entreprises, notamment dans la location de véhicules pour des personnes exclues des grands réseaux. J’ai aussi fondé un des tout premiers fonds d’investissement à impact social en France, initialement appelé Business Angel des Cités, aujourd’hui Impact Partner, avec l’aide de Claude Bébéar, fondateur d’AXA.

Par ailleurs, j’ai écrit trois livres :

  • L’Ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier (2005), préfacé par Claude Bébéar,
  • Monte ton biz : les 10 commandements de l’entrepreneur des cités, un guide pratique pour les entrepreneurs issus des banlieues,
  • L’Ascenseur social est toujours en panne, il y a du monde dans l’escalier, préfacé par Jean-Louis Borloo.

J’ai également occupé des fonctions au MEDEF pendant 13 ans, à la fois au niveau local et national, et j’ai été conseiller de Geoffroy Roux de Bézieux.
Aujourd’hui, je préside Quartier d’Affaires, une association dont l’objectif est de favoriser la croissance des 250 000 TPE-PME implantées dans les quartiers. Contrairement aux initiatives qui ciblent majoritairement les primo-entrepreneurs, Quartier d’Affaires accompagne des entreprises déjà matures – existant depuis au moins deux ans et employant plusieurs collaborateurs – pour les aider à grandir, à structurer leur activité, et à générer de l’emploi localement. Nous sommes actuellement présents dans trois régions (Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, et Occitanie), et notre ambition est de couvrir toute la France d’ici trois ans avec l’ouverture prochaine de nouvelles antennes.

Enfin, j’ai fondé le Forum économique des banlieues, surnommé « le Davos des banlieues ».  Ce forum, lancé en septembre 2024 au Conseil économique, social et environnemental sous le parrainage de Xavier Niel, vise à réunir les élites économiques, politiques, administratives, et les acteurs économiques des banlieues. L’objectif est de créer des synergies, de développer des opportunités d’affaires, et de co-construire des solutions concrètes pour favoriser le développement économique de ces territoires.

Quelles valeurs ou expériences personnelles vous ont poussé à vous investir dans le développement de l’entrepreneuriat dans les quartiers ?

Ayant grandi et évolué en banlieue, cet environnement fait partie de mon ADN. Il m’a forgé, à la fois en me donnant des espoirs et en suscitant des colères que j’ai appris à canaliser. Mon engagement est une forme de « give back », comme disent les Anglais. C’est un territoire que j’aime et auquel je veux contribuer, car c’est chez moi.
Nous vivons dans une société où les experts s’expriment sur tous les sujets, mais peu ont une véritable légitimité. Moi, ma seule expertise, c’est la banlieue : j’y ai grandi, j’y travaille, j’y investis, et je l’ai vue évoluer. Je suis convaincu que l’intégration sociale ne peut exister sans intégration économique. Pour avoir des emplois, il faut des employeurs, et pour cela, des entreprises soutenues et des collaborateurs bien formés. Ce constat simple guide mes initiatives, notamment avec Quartier d’Affaires, qui s’attaque à la croissance des entreprises existantes dans les quartiers.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à rejoindre le comité scientifique de l’Institut Maria Nowak ?

Ma relation avec l’Adie et Maria Nowak repose sur une profonde reconnaissance. À une époque où la création d’entreprise n’était pas aussi vulgarisée ni accessible qu’aujourd’hui, l’Adie a joué un rôle déterminant pour moi. Ils m’ont offert du soutien, du financement, et des outils concrets à un moment où peu de structures croyaient au potentiel d’un jeune entrepreneur de 23 ans issu d’un quartier populaire. Cette gratitude, pour moi, s’inscrit dans une valeur essentielle : ne jamais oublier ceux qui tendent la main quand tout semble fermé.
Ensuite, je crois fermement que l’économie est un levier majeur pour le développement des territoires. Alors que les politiques publiques se concentrent souvent sur la sécurité, l’urbanisme ou le social, la dimension économique reste trop peu exploitée. En rejoignant ce comité, je souhaite apporter ma contribution, mon expertise, et mon réseau au service d’une mission qui me tient à cœur.

Quels sont les projets ou initiatives de l’Institut qui vous enthousiasment particulièrement ?

La constitution du comité scientifique est très enthousiasmante, car c’est un parterre très hétéroclite, avec des parcours extrêmement variés.
En tant qu’entrepreneur, je craignais d’être en décalage avec un groupe composé de personnes très brillantes sur le plan intellectuel et académique et je me suis demandé si la mission de l’Institut était purement réflexive ou si elle visait aussi à initier des projets opérationnels. J’ai rapidement été rassuré sur le sujet.

Dans cette dynamique, je souhaite apporter mon expertise issue de mes expériences de terrain. Mon apport serait de partager une analyse économique des territoires en banlieue, de leur potentiel, et de pousser une philosophie orientée vers l’attraction d’investissements nationaux et internationaux dans ces zones. Je m’inspire beaucoup du modèle américain des Opportunity Zones. Ces zones ont permis de transformer Harlem et de lever des sommes colossales pour redynamiser Détroit. En France, nous manquons de projets à grande échelle pour nos quartiers populaires. J’ai récemment proposé au président de la République de lancer un programme similaire, que j’appelle Choose Banlieue, calqué sur le succès de Choose France, qui a permis d’attirer des investissements étrangers record. Mais malheureusement, aucun de ces investissements n’a ciblé les banlieues.

L’Institut peut jouer un rôle clé en appuyant cette vision, en rassemblant les parties prenantes et en pesant dans les décisions pour orienter davantage les flux d’investissements vers ces territoires. Cela nécessite une approche anglo-saxonne : massifier les investissements et les actions, notamment autour de thématiques telles que la transition écologique. Il s’agirait d’opérer des « sauts de grenouille » : propulser des zones en difficulté à devenir des pôles d’innovation et de croissance, comme les Américains savent si bien le faire.

Selon vous, en quoi l’Institut Maria Nowak peut-il avoir un impact dans le soutien aux entrepreneurs des quartiers ?

L’Institut peut apporter une légitimité fondamentale en produisant des travaux académiques solides, bien documentés et crédibles. Ces travaux fournissent des bases sur lesquelles des actions peuvent être construites de manière réfléchie et durable. Ce type de légitimité peut accélérer la prise de décision et permettre une efficacité accrue à terme.
Ce que je souhaite, c’est que l’Institut couvre tout le spectre entrepreneurial : du porteur d’intention, celui ou celle qui a une envie mais pas encore d’idée, jusqu’à l’entreprise installée qui réalise plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires et rencontre des problématiques de croissance ou d’infrastructure. Cela permettrait une approche holistique, complémentaire au travail que des organisations comme l’Adie mènent depuis des décennies sur le microcrédit et les primo-entrepreneurs.

Selon vous, l’entrepreneuriat peut-il contribuer à réduire les inégalités économiques dans les banlieues ? Si oui comment ? 

L’entrepreneuriat est une réponse puissante aux inégalités, mais encore faut-il lever la première barrière : l’accès à l’information. Tout le monde ne peut ou ne veut pas être entrepreneur, mais il est injuste que certains ne le deviennent pas simplement par manque de moyens ou de connaissances.
Un entrepreneur, même débutant, crée des emplois qui ne sont généralement pas délocalisables : il contribue donc directement à l’économie locale.
Cela est particulièrement crucial dans les quartiers où les taux de chômage dépassent les 18 %, voire 40 % à Mayotte. Cependant, un défi persistant réside dans la pérennité des entreprises. Si beaucoup parviennent à se lancer grâce aux aides et prêts, la moitié disparaît encore dans les trois ans.
Il faut accompagner ces entreprises sur le long terme : financement de la croissance, accès au capital, et conseils adaptés à chaque étape de leur développement.

Comment les politiques publiques peuvent-elles mieux accompagner les entrepreneurs de banlieues ? Quelles mesures vous semblent prioritaires ? 

Il est urgent de faire des banlieues une grande cause nationale du développement économique. Ces territoires concentrent une grande partie de la jeunesse du pays : 25 % des naissances y ont lieu, et près de 40 % des habitants des banlieues ont moins de 25 ans. En parallèle, ces zones font face à une pénurie d’emplois tandis que des entreprises peinent à recruter.
Une priorité serait donc de repenser entièrement le système de formation pour aligner les compétences locales avec les besoins des entreprises.
Ensuite, il faut définir une vision économique claire pour ces territoires : quel rôle doivent-ils jouer dans les stratégies nationales ?
Par exemple, les transformer en champions de l’industrie verte ou en hubs d’innovation. Enfin, il est crucial d’intégrer la banlieue dans les grands plans stratégiques comme Choose France, où elle est encore trop souvent oubliée.

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